Interview de Véronique Mesguich : « la veille, une pratique évoluant au gré des mutations techniques, des usages et des besoins »

 
Nadège Delalieu : Véronique Mesguich bonjour et merci d’avoir accepté cette interview.
 
Véronique Mesguich : Bonjour et merci de m’inviter.
 
Nadège Delalieu : Pouvez-vous présenter en quelques mots ?
 
Véronique MesguichVéronique Mesguich : j’ai plus de vingt ans d’expérience dans le domaine de l’information sous toutes ses formes. J’ai commencé dans le monde des bibliothèques avec un passage à la Cité des sciences et de l’industrie. J’ai continué dans l’univers de la veille que j’ai découvert à l’époque où l’on commençait à formaliser le concept d’intelligence économique. J’ai retrouvé les bibliothèques avec l’infothèque du pôle universitaire Léonard de Vinci où j’ai contribué à mettre en place des produits documentaires innovants visant une nouvelle forme de médiation entre les ressources électroniques et les différents publics de l’infothèque. Depuis un an, je suis consultante et formatrice indépendante sur des thématiques comme la veille, les bibliothèques numériques, l’information sous toutes ses formes et plus particulièrement économique et financière. Je suis également co-présidente de l’ADBS, association comptant 4 000 membres professionnels de l’information (documentalistes, veilleurs, spécialistes du Knowledge management… (Cf. les sept familles de métiers présentées dans la cartographie des métiers de l’information)
 
Nadège Delalieu : Ce parcours vous a permis de voir les évolutions dans le domaine de la veille. Pouvez-vous nous faire un rapide historique ?
 
Véronique Mesguich : J’ai découvert la veille à une époque où le web n’existait pas encore. On se demande toujours : « comment faisait-on avant ? ». Il est intéressant de constater que la pratique de la veille évolue au rythme des mutations des supports et des outils de veille. Il y a eu une évolution conjointe des outils et supports, avec une mutation importante au début des années 90 à l’arrivée du web. Dans les années 70, on parlait surtout de veille technologique et on utilisait des bases de données d’information stratégique, des articles scientifiques et techniques, des brevets, sur lesquels on peut mettre des alertes très pointues. Dans les années 80, à la grande époque du CD-Rom et du Minitel, on a vu apparaître des bases de données d’informations économiques et de renseignements financiers et on a commencé à parlé de veille concurrentielle et de business intelligence. Les années 90 sont marquées par la disparition du mur de Berlin et l’apparition d’un monde compliqué, multipolaire, plein d’opportunités et de menaces, d’où la nécessité de surveiller régulièrement et systématiquement son environnement économique, technique, juridique, règlementaire… Il s’agit de surveiller, mais aussi influencer et protéger. C’est la naissance du concept d’intelligence économique. Le Web apparaît entrainant à la fois une explosion et une démocratisation des sources d’informations et de leur accès, ainsi que la création des agents intelligents (ancêtres des plateformes de veille actuelles). Après l’éclatement de la première bulle internet au milieu des années 2000, arrive la grande vague du Web 2.0 avec les blogs, réseaux sociaux, wikis et la démocratisation des formats RSS. Cette période se caractérise par la démultiplication des sources d’information et l’implication plus grande des internautes. L’aspect conversationnel et social du Web explose et modifie la pratique et les outils de veille. Apparaît une nouvelle forme de veille : la surveillance de le-réputation, qui constitue un véritable marché à part entière avec des outils de veille dédié. La dimension temps réel du Web des années 2010 génère également de nouvelles formes de veille et de nouveaux outils. Depuis quarante ans, la pratique de la veille n’a cessé d’évoluer parallèlement aux outils et supports. Les outils sont aujourd’hui utilisés par d’autres sphères que la documentation ou la veille.
 
Nadège Delalieu : Quels sont les enjeux de la veille aujourd’hui ?
 
Véronique Mesguich : La veille est une question de survie pour les grandes entreprises comme pour les PME, pour les organisations également, dans ce monde multipolaire où l’on ne peut plus prétendre connaître parfaitement son environnement concurrentiel ou sectoriel puisque de nouveaux concurrents peuvent apparaître à tout moment, provenant de tous pays. Notre environnement sectoriel, concurrentiel, règlementaire, juridique, notre identité numérique (traces laissées sur Internet) et notre e-réputation (ce que les autres disent de vous) doivent faire l’objet d’une surveillance pour pouvoir anticiper les mutations et réagir avant qu’il ne soit trop tard. Donc la veille (concurrentielle, technologique, juridique, sociale, e-réputation) s’avère être une nécessité pour les entreprises, collectivités, particuliers. La démocratisation des outils fait que tout internaute peut mettre en place une veille. Corolaire du web 2, la veille prend une dimension collaborative avec de nouveaux usages.
 
Nadège Delalieu : Quels conseils méthodologiques de base pourriez-vos donner à un particulier, une PME, un professionnel en libéral, pour mettre en place une veille ?
 
Véronique Mesguich : Comme dans tout projet, il faut commencer par bien définir ses besoins et ne pas se focaliser sur l’outil en attendant un outil miracle. Définir ses besoins, propres ou des futurs utilisateurs de la veille, revient à définir les indicateurs à surveiller, ce que l’on veut surveiller, pour qui, comment, dans quel périmètre géographique, le type d’informations à recueillir, sous quelle forme, la part de l’information informelle (celle glanée sur le terrain). Ensuite, choisir l’outil en fonction de son adéquation aux besoins. Il existe différentes familles d’outils plus ou moins adaptés à la collecte, au traitement, à la diffusion, la collaboration. Enfin, il s’agit de paramétrer cet outil en fonctions des sources identifiées, des mots clés déterminés en plusieurs langues si besoin, pour définir des scénarios de veille dans le but de recueillir la bonne information. Puis, il convient de déterminer des schémas de diffusion pour transmettre la bonne information, à la bonne personne, au bon moment, et afin de permettre une véritable veille collaborative.
 
Nadège Delalieu : Pouvez-vous nous parler des différentes familles d’outils ?
 
Véronique Mesguich : Si l’on reprend le schéma des étapes de la veille (élaboration du plan de veille, collecte, traitement, diffusion), on peut distinguer plusieurs familles d’outils adaptés à chacune de ces phases. Dans l’étape amont de réflexion, on pourra se servir des outils de mind mapping pour organiser des idées, réflexions ou axes de veilles, dans le but d’avoir une vue d’ensemble. Ces outils ont d’autant plus utiles dans le cadre d’une veille collaborative. Au milieu de ces outils, il ne faut pas oublier les sources : sites, réseaux sociaux, blogs, ainsi que des sources internes ou d’ordre informel.
Pour la partie collecte, on dispose de nombreux outils, notamment les agrégateurs de flux RSS, outils en pleine mutation (Cf. Intervention de Béatrice Foenix-Riou et Étude de Serge Courrier). On peut citer :
     -la plateforme d’agrégation de flux Netvibes qui permet de façon simple et conviviale de s’abonner à des flux d’informations ciblés sur un mot-clé,
     - Feedly qui se positionne comme l’un des successeurs de Google Reader.
Mais on peut aussi considérer que les flux RSS sont concurrencés par le développement du web temps réel et l’apparition des flux Twitter et la généralisation des Smartphones et tablettes.
     - les outils de création d’alerte comme Google Alertes qui permet de surveiller l’apparition de mots clés sur tout types de contenu web.
     - l’outil de surveillance WebSite Watcher qui permet notamment d’observer des sites ne diffusant pas l’information sous forme de flux.
Pour la phase de traitement, on peut citer plusieurs familles d’outils : de text mining pour traiter automatiquement de grands volumes d’information non structurées, des solutions de résumés automatiques pour compacter du texte, de représentations cartographiques d’information pour faire émerger les signaux faibles*.
Pour la diffusion, on peut utiliser des flux, des alertes, des portails personnalisés.
Il existe des plateformes de veille capables de couvrir ces différentes phases : Digimind ou AMI Sofware pour les plus connues, SindUp et Ask’n’Read pour les plus récents, et un nouveau venu TaDaweb qui offre des fonctionnalités différentes de collecte de flux et de personnalisation de la veille.
 
Nadège Delalieu : Selon vous, quelle sera l’évolution de la veille au niveau des processus et des métiers ?
 
Véronique Mesguich : Au fil des années, la veille n’a cessé d’évoluer au gré des mutations techniques, des usages et des besoins. Les axes veille temps réel, collaborative et multimédia vont se développer. Il y aura de plus en plus besoin de professionnels de la veille, capables de mettre en œuvre ces actions de collecte, de traitement, mais surtout d’analyse (dimension cruciale face à l’infobésité), mais aussi de professionnalisation. La veille va également être pratiquée par des non professionnels (ingénieurs, responsables marketing, commerciaux, juridiques, professions libérales…) qui vont utiliser ces outils et techniques pour leurs besoins propres, sous forme de double compétences. La veille est une activité à part entière, mais aussi très transversale, et va faire partie du socle de compétences de nombreux collaborateurs d’entreprises. Ces deux besoins ne sont pas contradictoires.
 
Nadège Delalieu : Véronique, merci pour toutes ces informations et conseils.
 
Véronique Mesguich : Merci.
 

* Vous pouvez retrouver une définition concise des termes signalés d’un astérisque (*) dans le glossaire.

 

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2 commentaires sur “Interview de Véronique Mesguich : « la veille, une pratique évoluant au gré des mutations techniques, des usages et des besoins »

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