La curation, un remède à l’infobésité ?

 
Face à la surabondance d’information* et la difficulté inhérente d’en trouver de  pertinentes lors d’une recherche, les usages changent. La curation*, pratique de partage de contenus entre individus, représente-t-elle un remède à l’infobésité* et aux limites des moteurs web classiques ?
 

Définition

 
Les anglophones utilisent le terme « curator », issu du latin « curare » (soigner),  pour désigner un conservateur dans le domaine de l’art, c’est-à-dire celui qui sélectionne des œuvres en fonction du public d’une exposition ou d’un musée. Pour le Web, on parle plutôt de « content curator », autrement dit d’« organisateur de contenu » ou d’« éditeur de contenu », pour désigner l’internaute qui partage ses découvertes numériques. Si le terme apparaît dès 2008, la pratique est présentée en France comme une tendance émergente en 2010.

Cette pratique consiste à parcourir le Web sur une requête ou une thématique spécifique, identifier les contenus les plus pertinents sur ce sujet, les trier, organiser, classer, les mettre en page, avant de les partager sous une forme compacte (liste, arbre), à l’interne (site de l’entreprise, bulletin électronique) ou à l’externe (médias sociaux, blog). Des commentaires peuvent y être ajoutés.

Il existe deux sortes de curation : automatique ou humaine. Si des outils permettent de faire de la curation de contenu de manière automatisée, à partir de requêtes de recherche et de filtres prédéfinis personnalisables, seul le filtrage humain permet d’apporter de la qualité à la curation à travers un travail d’éditorialisation (mise en page pour renforcer la lisibilité et la pertinence des contenus). On peut également distinguer la curation continue (travail thématique au long cours) de la curation ponctuelle (liée à un projet limité dans le temps).
 

Différences entre curation et veille

 
Curateurs et veilleurs opèrent de la même manière pour le choix des sources, de l’information et de son mode de diffusion de contenu pour un public visé. Ils utilisent les mêmes outils de collecte et disposent d’un accès à une plate-forme dédiée pour diffuser leurs résultats. Ils cherchent à fournir des informations pertinentes et de qualité à leur public, présentées dans un système d’archivage. Leurs buts : démontrer leur expertise en matière de recherche appliquée et devenir une référence sur ce thème précis. Cependant, plusieurs différences les spécifient.

  • un public différent

Le veilleur recherche les actualités et les tendances pour permettre à une société ou un organisme d’adapter sa stratégie, mais ne partage pas cette information en dehors de l’entreprise. Le curateur recherche de nombreuses informations, les trie et diffuse pour un public s’intéressant à l’entreprise ou à un sujet donné.

  • des objectifs distincts

La veille cherche à augmenter la culture générale pour mieux diriger la stratégie, à répondre à des besoins identifiés pour appuyer une prise de décision. Le curateur a pour but de rediffuser un contenu de la meilleure façon à un public précis, en fonction de son besoin personnel d’information et avec sa propre vision, afin de travailler son e-réputation*.

  • une expertise basée sur une méthodologie ou une thématique

L’expertise d’un veilleur repose sur sa méthodologie. Il doit pouvoir faire remonter l’information quelque soit le sujet et les demandes des commanditaires. Il sélectionne des sources d’information en fonction de critères précis (qualification des auteurs, expertise et autorité de la source…). L’expertise du curateur repose sur une thématique précise où la méthodologie importe peu puisqu’il se base sur ses propres critères.

  • des résultats objectifs ou subjectifs

La veille répond au besoin de collecter des informations sur des problématiques précises pour des commanditaires. Le veilleur doit faire preuve d’objectivité pour relater les résultats et n’a pas le choix des informations à mettre en avant. La curation répond à une attente personnelle : accroître ses connaissances et/ou sa visibilité. Les résultats sont donc subjectifs.
 
Malgré ses différences pratiques avec la veille, la curation doit s’intégrer dans un processus de gestion de l’information.
 

Avantages et limites de la curation

 
Face à l’infobésité et à la difficulté de trouver une information pertinente rapidement sur Internet, la curation représente une alternative intéressante. Elle a notamment l’avantage de :

  • donner une plus grande visibilité et une meilleure lisibilité à des contenus (textes, documents, vidéos, images, sons…) parfois ignorés des moteurs de recherche
  • mettre en place des filtres humains avec un domaine d’expertise
  • rationnaliser le temps de recherche pour les utilisateurs puisque les contenus sont  triés et organisés par thématique, donc les résultats correspondent à la recherche exacte.

Elle permet au curateur :

  • d’alimenter rapidement et sans frais un site sans produire soi-même de contenu
  • de développer un réseau de pairs
  • d’étendre son rayon d’action : sujets, tendances, acteurs
  • de montrer son expertise (e-réputation)

et au site de curation :

  • d’obtenir un meilleur référencement par les moteurs de recherche du fait du grand nombre de liens présents

La pratique de la curation nécessite cependant de l’organisation, de la méthode, et une bonne connaissance des outils. Elle a créée la polémique puisqu’elle consiste à prendre des contenus à un endroit pour les redistribuer à un autre, quasiment sans valeur ajoutée, constituant ainsi une violation du droit d’auteur.

Elle présente des inconvénients comme :

  • la dérive techniciste consistant à automatiser la pratique
  • l’amplification de la redondance
  • l’augmentation de la visibilité des curateurs au détriment de celle des auteurs puisque les liens renvoient vers la plateforme et non vers l’article original

 

* Vous pouvez retrouver une définition concise des termes signalés d’un astérisque (*) dans le glossaire.

 

Et vous, que pensez-vous de cette nouvelle pratique de curation ? Exprimez-vous dans les commentaires ci-dessous.

 
 

15 commentaires sur “La curation, un remède à l’infobésité ?

  1. Je trouve beaucoup plus pertinent la curation. Elle permet de cibler les resultats et les individus. Le principe de partage sur Linkedin s’y apparente fortement, tout comme tweeter qui peut être utiliser à cette fin.
    Pour ma part, cela me permet de partager des informations que je juge pertinentes avec les « membres » de mon « reseau ».

    • Même remarque que Lhors, la curation est beaucoup plus intéressante car justement très formatrice (moi qui suis encore étudiant, j’apprends beaucoup en intégrant des communautés professionnelles). Contrairement à la veille, elle permet le partage de contenus ainsi que le dialogue. Bémol pour la veille, la pratique ne pourra pas se généraliser dans les entreprises tant que l’on exigera la double formation.
      Pour ma part, j’utilise Twitter pour la curation (contrairement à Scoop.it, les réactions et le partage sont immédiats), ainsi que Paper.li, qui est sans doute le meilleur outil d’éditorialisation !

  2. Merci pour cet article et votre blog en général que je trouve très intéressant et qui éclaire un vocabulaire « 2.0 » dans lequel ma génération (j’ai 60 ans) a, je l’avoue, un peu de mal à se retrouver. Si ce vocabulaire est nouveau, il n’en est pas moins pourtant porteur de concepts qui quant à eux ne le sont pas tout-à-fait.

    Ainsi, j’ai l’impression que l’on pourrait réécrire une partie de votre article en l’intitulant « L’intelligence, un remède au service de la maîtrise de l’information ? » et en remplaçant le mot curation par le mot intelligence. Votre définition de la curation (humaine, car pour la curation automatique, c’est une toute autre affaire), me paraît en effet s’appliquer parfaitement à celle que l’on devrait donner au mot intelligence, lorsqu’il traduit le concept si mal compris aujourd’hui de renseignement. L’étymologie de ce mot dont l’origine latine intellegere signifie discerner, comprendre, entendre, saisir, s’accorde en effet parfaitement avec cette activité qui consiste à observer, puis identifier les contenus les plus pertinents sur un sujet, les trier, les organiser, les classer, les mettre en page, avant de les partager sous une forme compacte, à l’interne ou à l’externe, et éventuellement y ajouter des commentaires. Le préfixe intel-, traduit « un choix », tandis que legere signifie « ramasser, recueillir » (par les oreilles ou par les yeux, d’où « lire »). Le mot intelligence indiquerait donc en premier lieu un choix des éléments à recueillir, donc une sélection, pour comprendre, c’est-à-dire les réunir ensemble en les organisant pour en prendre tout le sens en y apportant une valeur ajoutée pour satisfaire un public dont il doit anticiper le besoin. L’intelligence, « ça n’est pas ce que l’on sait mais ce que l’on fait quand on ne sait pas », nous dit Piaget. Quand on ne sait pas, « on observe, puis on identifie les contenus les plus pertinents sur le sujet, on les trie, on les organise, on les classe, on les met en forme, afin de les partager et de les confronter, puis d’en extraire le savoir utile à la décision », nous dit le spécialiste de l’exploitation du renseignement.

    Votre définition de la curation pourrait être une excellente définition de la notion d’exploitation du renseignement, et plus largement de celle d’intelligence dans son acception la plus courante qui s’applique, bien au-delà du seul domaine stratégique, à tous les domaines de l’activité du cerveau humain, jusqu’à celles de la recherche scientifique, qui observe la nature pour sélectionner les données pertinentes au regard du problème posé, les trier, les organiser, les classer, les mettre en forme, et les confronter à d’autres en les partageant, puis en extraire une connaissance utile.

    Vous avez sans doute raison de défendre la « marque » de votre métier de veilleur en la distinguant de la curation qui ne semble pas correspondre encore véritablement à un métier organisé, mais tout ça n’est à mon avis qu’une question de mots. L’important, c’est le contenu, et le contenu, c’est bien l’intelligence, qu’elle soit pratiquée par un curator sur le web, par un veilleur dans l’entreprise, par un traitant d’exploitation dans le renseignement ou encore par un chercheur dans son laboratoire. Ce qui change, c’est, à mon avis, seulement le domaine observé : le web pour le curator, l’environnement industriel, économique et commercial de l’entreprise pour le veilleur, l’environnement stratégique pour le renseignement, la nature ou l’univers pour le chercheur.

    Francis Beau

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  5. Je trouve extrêmement pertinent le principe de la curation. Elle permet de cibler réellement les résultats et les personnes intéressées. Merci pour le travail que vous réalisez.

  6. Bonjour,
    J’ai trouvé votre article très intéressant et judicieux m’étant lançé très récemment dans la curation.
    Ce qui me laisse perplexe et inquiet :
    « Elle a créée la polémique puisqu’elle consiste à prendre des contenus à un endroit pour les redistribuer à un autre, quasiment sans valeur ajoutée, constituant ainsi une violation du droit d’auteur. »
    Dès l’instant ou il s’agit d’une redirection vers un article signé, sur un site visible, sans mot de passe, je considérais la curation plutôt comme une publicité gratuite pour l’auteur de l’article, le rendant ainsi « plus populaire ».
    Y-a-t-il des jurisprudences ou jugements ayant qualifiés de « violation de droit d’auteur » une curation ?
    Bien entendu dans la mesure ou celle ci est dépourvue de commentaires désagréables pour l’auteur.
    Bien cordialement

    • Bonjour Rémy,

      Je ne suis pas une spécialiste du droit. Mais en tant qu’ancienne journaliste, je suis très attachée au droit d’auteur, d’autant qu’on m’a déjà volé des textes et photos pour les diffuser sur internet sans mon autorisation, ni mon nom et bien sûr sans me rémunérer. Pour info, j’ai attaqué au Tribunal de Grande Instance et gagné.
      Votre terme de « publicité gratuite » me gène un peu. Ce n’est que juste retour de citer l’auteur d’un article écrit gracieusement pour faire avancer la réflexion sur un sujet.
      Je vous remercie pour votre question et l’article faisant le point sur le droit et la curation vers lequel vous renvoyez.
      Bien cordialement

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