Comprendre la désinformation

D’abord employée pour contester les médias, la désinformation prend aujourd’hui de nouvelles formes par la multiplication exponentielle et la rapidité des informations échangées via Internet. Les médias sont mis en accusation depuis les années 1980-90, notamment à la suite du traitement médiatique de la révolution roumaine (le « charnier » de Timisoara) et de la guerre du Golfe. Intellectuels, professionnels et opinion publique mettent de plus en plus en question la surabondance de l’information et l’abus du spectaculaire, notamment au moyen des images dérobées, reportages plus ou moins bidonnés, faux scoops, voyeurisme inconvenant et recours au sensationnel. Si les médias alternatifs présents sur Internet aident à lutter contre la désinformation institutionnelle, le web véhicule également rumeurs et canulars, tout en permettant la diffusion de tout type de propagande.

Définition

Apparu en France en 1974, le mot « désinformation », chargé de significations politiques lourdement orientées, désigne l’ »ignorance où le public est tenu d’un problème d’une extrême gravité. Cela signifie également ne pas suffisamment éclairer l’opinion sur des questions importantes ». Puis, le Robert en donne la définition suivante : « utilisations des techniques de l’information, notamment l’information de masse, pour induire en erreur, cacher ou travestir les faits. »
Par désinformation, il faut entendre une information mensongère, faussée, dénaturée, censurée sciemment. Il s’agit d’une entreprise ponctuelle ou systématique, mais toujours délibérée et programmée, dans un but précis. Il faut la distinguer de la mésinformation qui désigne un défaut d’information ou une mauvaise information, dont l’origine peut être l’ignorance et/ou la désinformation, pratiquée, puis répercutée, sans l’intention de mentir ou de nuire.
La désinformation suppose trois éléments :

  • une manipulation de l’opinion publique
  • des moyens détournés
  • des fins politiques internes ou externes

Ella a pour buts :

  • d’obtenir de l’opinion telle ou telle attitude, en vue de mener telle ou telle action
  • de vendre, avoir de l’audience
  • de convaincre le public de la supériorité de telle cause, tel parti, tel candidat.

L’affaire du « charnier » de Timisoara en Roumanie (décembre 1989)

Les opposants au régime de Ceausescu ont créé un faux charnier en disposant quelques vieux cadavres autopsiés récupérés dans des hôpitaux et des morgues, qu’ils ont disposés dans un terrain vague. Ils ont tourné des images de ce « charnier » en disant que des opposants du régime de Ceausescu avaient été torturés et tués. Cette désinformation roumaine avait pour but de justifier l’arrestation, la condamnation et la mise à mort du dirigeant.
N’ayant pas vérifié l’information avant de la diffuser, les médias internationaux ont d’abord fait de la mésinformation. Quand certains responsables de journaux, sachant déjà l’information fausse, ont récrient les textes des correspondants sur place pour confirmer l’existence d’un « charnier », cela est devenu de la désinformation. Pourquoi ? Parce que dans un système ultra concurrentiel, si on ne donne pas une information (même fausse !) en même temps, voire avant les autres, on est hors course. La production d’informations à flux tendu amenuise la vigilance. L’emploi éventuel du conditionnel absout bien des journalistes du devoir d’aller vérifier leurs dires et leurs écrits. Enfin, la concurrence parachève ce travail de négligence.
Pourquoi cette référence à Timisoara ? Parce que cette manipulation marque une rupture majeure dans la confiance accordée aux médias par le public français. Celui-ci prend alors conscience de la perméabilité des journalistes à la désinformation étrangère.

Comment ça marche ?

Le désinformateur ne crée pas de toute pièce une situation favorable. Il doit exploiter les conflits déjà existants et les envenimer, développer de façon monstrueuse des tendances déjà existantes… Pour désinformer, il faut étudier au préalable le thème qui pourra être accepté et comment le faire (dire au public ce qu’il veut entendre), déterminer :

  • une cible : opinion publique de la population visée. La désinformation est directement proportionnelle à l’ignorance de la population sur un point donné. L’étude du public à cibler conduit au choix du support.
  • des supports : des faits vrais ou censés être vrais.
  • des relais : le désinformateur cherche systématiquement un complice, généralement inconscient, qui pourra devenir le bouc émissaire de l’opération si elle ne réussit pas.
  • un thème : aussi simple que possible.
  • des caisses de résonance : le thème, équipé de supports, est généralement confié à un agent d’influence qui va le faire passer dans le public. Les médias ayant tendance à se copier, quand des journaux ou émissions considérés comme importants diffusent une information, les autres la reprennent. Internet est une formidable caisse de résonance et la propagation peut s’y faire en un temps record.

Quelques techniques de désinformation

La désinformation ne s’adresse qu’en surface à l’intelligence du public qu’elle prétend induire en erreur. En profondeur, elle recourt à la sensibilité à tous les niveaux, les passions étant toujours plus fortes en l’homme que les convictions. On note donc la supériorité de l’image en matière de désinformation puisqu’elle n’a pas besoin de passer par notre cerveau pour atteindre notre cœur ou nos tripes, se prête facilement à toutes les manipulations (sélection, cadrage, angle de prise de vue), s’adresse davantage aux masses que les mots.
Voici quelques techniques utilisées :

L’omission ou la négation des faits

Si le public n’a aucun moyen de vérifier ce qui s’est passé en réalité, il est facile de nier le fait, de ne pas diffuser une information. Technique imparable, passant inaperçue.

La diffusion d’une information incomplète, tendancieuse ou carrément fausse

Ex : Faire dire à l’adversaire ce qu’il n’a pas dit ; lui faire dire ce qu’il n’a pas dit mais que l’on arrive à tirer de ce qu’il a dit au moyen de coupures, d’approximations, de retouches (amalgame) ; lui faire dire ce qu’on croit qu’il aurait dit s’il avait été sincère. Faire des commentaires orientés. Modifier le motif, les circonstances.

L’estompement

Noyer le fait dans une masse d’autres faits sans rapport avec lui.

La surinformation

En saturant l’attention du public par une surinformation, on lui fait perdre tout sens de ce qui est important et de ce qui ne l’est pas. C’est une forme d’estompement.

La répétitivité

Un fait insignifiant en soi peut acquérir une importance démesurée de telle manière qu’il ne puisse plus être nié par la suite.

La diabolisation

Complémentaire ou résultante de la répétitivité. Grossir les contrastes : faire apparaître l’un blanc comme neige et l’autre comme le diable. Dire le plus de mal de l’ennemi potentiel, souvent de manière parfaitement gratuite, mais en s’appuyant sur des supports de désinformation (faux renseignements, fausses déclarations, fausses photos).

L’interprétation

Présenter et commenter les faits de manière favorable ou défavorable pour susciter des émotions positives ou négatives. Ex : employer le terme de « brute » pour décrire quelqu’un, c’est prononcer un réquisitoire contre cette personne, en l’appelant « impulsif », on prononce un plaidoyer.

La généralisation / la banalisation

Montrer que la personne n’est pas la seule dans son cas.

La rumeur

Diffuser une histoire prétendue vraie sous forme de révélation. Sur le web, on parle de hoax.

Le système des parts inégales

Accorder une minute à l’accusation et une heure à la défense. Pour éviter cela, le temps de parole de chaque parti est réglementé en période électorale.

Le manichéisme

Créer deux camps : les bons et les mauvais.

La psychose

Une opération de désinformation réussie crée dans le public une quasi-unanimité de caractère psychotique et un état irrationnel qui le pousse à ne plus voir que ce qui va dans le sens de la désinformation, à en rajouter, à se désinformer lui-même par un phénomène de vampirisme.

Se défendre contre la désinformation

Il y a toujours moyen de se défendre contre la désinformation. Pour cela, observez et appliquez ces quelques conseils :

  • Ne pas se laisser obnubiler par la surinformation ambiante
  • N’avoir une opinion que sur les sujets sur lesquels on a accès à plusieurs sources d’information (2 agences de presse ne constituent qu’une source !). Vérifier et recouper les informations.
  • Apprendre à déceler les symptômes d’une campagne de désinformation : il y a forcément anguille sous roche si des journaux de bords opposés sont d’accord sur tout jusque dans les moindres détails.
  • Pratiquer l’esprit de contradiction
  • S’intéresser aux observatoires de la désinformation (Acrimed, HoaxBuster…)
  • Être attentif aux moindres ouvrages dénonçant la désinformation, aux films (ex : Des hommes d’influence), aux études faites par des techniciens sur les méthodes de désinformation, aux articles la dénonçant.
  • Essayer de se faire sa propre opinion plutôt que de prendre celle des autres pour argent comptant.
  • Refuser de pratiquer l’autocensure